L’ABANDON DU PROJET D’ESPACE COMMERCIAL SUR LA PLACE DE LA RÉPUBLIQUE : UNE BELLE VICTOIRE CITOYENNE QUI RESTE À CONSOLIDER
Le retrait du projet, porté depuis près de dix ans par la majorité municipale pour la création d’un espace commercial place de la République, est enfin acté. Cette victoire doit être mise au crédit des associations et des bénévoles qui n’ont rien lâché et ont multiplié les actions depuis des années : des pétitions, des rassemblements, des débats, des ateliers pour réfléchir à des contre-projets reposant sur la re-végétalisation, et bien sûr des actions juridiques : l’une d’entre elles, portée par Biens Communs, ayant abouti à la reconnaissance par le juge administratif de l’illégalité de l’abattage des arbres de la place.
Il a fallu du temps pour que ces élus de droite se rendent compte que l’action des opposants à leur projet était en phase avec les attentes de la grande majorité de la population. S’ils ont finalement craqué, c’est parce qu’ils craignaient que le prix à payer soit trop fort s’ils s’entêtaient, notamment le prix électoral à la veille des élections municipales. Et c’est à la faveur du changement de maire et à l’approche des élections qu’ils ont finalement décidé de battre en retraite. Mais n’oublions pas que pendant des années, les élus de la majorité municipale, maire actuel et président de l’agglomération en tête, ont suivi l’ancien maire recyclé en député, le petit doigt sur la couture du pantalon. Leur agressivité à l’égard des élus de l’opposition qui ont accompagné la mobilisation citoyenne en dit long sur le dépit qu’ils ne peuvent dissimuler.
Une municipalité finalement obligée de tenir compte des habitants
Il ne faut pas les croire quand ils s’émeuvent de la « perte de temps » qu’auraient entraînée les derniers recours juridiques encore en cours, « perte de temps » qui les aurait forcés en quelque sorte à abandonner leur projet. En fait, quels que soient les résultats de ces recours, perdants ou gagnants, ils avaient bien compris qu’ils perdaient à coup sûr devant l’opinion. Voilà pourquoi ils ont cédé.
La majorité de la population ne les a en effet jamais suivis sur deux points : la privatisation de l’espace public et sa bétonisation alors qu’un espace végétalisé en cet endroit correspondait aux attentes. Ce double refus s’est affirmé d’année en année. Concernant le premier aspect, l’abandon de la vente au profit d’une location de très longue durée n’a pas fait illusion. Il a sans doute au contraire renforcé la défiance du public envers les élus. Sur le deuxième aspect, la prise de conscience du réchauffement climatique a plié l’affaire. Le réchauffement climatique n’est plus une menace mais une réalité constatée mois après mois. À tel point qu’un grand projet immobilier comme l’aménagement de la presqu’île de Caen a dû être stoppé, le risque de submersion marine étant avéré. Déjà peu désirable il y a dix ans, le projet de bétonisation place de la République est ainsi apparu archaïque et nuisible pour une large fraction de la population.
À Caen comme dans toutes les villes, la connaissance de la formation des îlots de chaleur progressant, grâce aux études scientifiques, la végétalisation de l’espace est devenue une priorité, pour le bien être, pour se protéger contre les canicules ou pour défendre la biodiversité : planter, désimperméabiliser, débitumer au lieu de bétonner ! Créer des îlots de fraîcheur et les répartir sur tout l’espace urbain, les multiplier pour les rendre proches de chaque habitant, est devenu un impératif. Et ne surtout pas laisser ces espaces entre les mains de promoteurs immobiliers !
Le nouveau projet de la municipalité : peut mieux faire !
Le projet de centre commercial abandonné, le maire a tenu à présenter très rapidement un nouveau projet, en passant par l’étape obligée de la « concertation ». En l’occurrence, trois réunions publiques pour faire valider un projet déjà mûri avec la société choisie par la Ville pour présenter le nouveau projet, moyennent quelques ajustements de détails. Le procédé est très éloigné d’un vrai débat citoyen. Il avait pour but essentiel de sauver les apparences, après des années de mépris à l’égard de tous les contradicteurs. Il a attiré assez peu de monde en réunion et quelques centaines de personnes ont exprimé un avis par internet mais sans participer aux débats.
Ce nouveau projet abandonne la construction d’un espace commercial avec restaurants, espace de bien-être, espaces de coworking. Le choix de la municipalité se tourne maintenant vers un jardin. En fait, la plus grande partie de l’espace disponible resterait à l’état de gazon (« le grand gazon » : 3500 m2), plus fragile qu’une prairie naturelle. L’espace arboré représenterait seulement 2500 m2, avec 60 arbres plantés, à peine plus que le nombre d’arbres abattus il y a trois ans. En outre, cet espace planté, assez réduit, est censé accueillir à la fois un espace de jeux pour enfants de dimension importante (qui, à terme, pourrait se substituer à celui installé sur la partie est de la place) et une « serre-café » annoncée d’environ 250 m2. Sera-t-elle surtout un café, ou faut-il craindre le retour d’un projet commercial plus large ?
Lors de la concertation, des personnes ont réclamé plus d’arbres et des points d’eau, à la fois pour renforcer le caractère bucolique de l’espace et favoriser l’éclosion d’une biodiversité foisonnante. Certains avaient évoqué une infrastructure démontable pour le café, donc légère. Ils n’ont pas vraiment été entendus. La présence de l’eau place de la République a été repoussée pour des raisons de « sécurité ». Elle est pourtant bien présente au Jardin des Plantes, non loin d’ailleurs des jeux pour enfants. Le nombre d’arbres devant être plantés n’a presque pas été revu à la hausse. Et l‘inévitable serre-café est maintenue malgré les interrogations. Comme si les cafés et autres lieux de restauration n’existaient pas déjà autour de la place…
La ville est en fait plutôt tournée vers « l’embellissement » de certains lieux que préoccupée par les conséquences du réchauffement climatique. D’autres réalisations récentes que la mairie met en valeur à la veille des élections le confirment. La rénovation au Château, dont elle se félicite bruyamment, n’est ainsi qu’une demi-réussite. L’endroit est certes beaucoup plus accueillant. Mais le nombre d’arbres plantés est limité, l’espace en herbe est, en revanche, très important. Les chemins piétons restent larges, rectilignes, et le minéral l’emporte très largement dans l’entrée sud. Même sentiment laissé par l’aménagement de la place Foch : avec quelques arbres supplémentaires, elle reste un carrefour routier doublé de larges voies de circulation pour les vélos mais n’est guère attractive pour le repos des piétons. D’autres travaux de voirie visent aussi surtout « l’embellissement » des lieux, avec quelques
arbres, un peu de pelouse et des fleurs, voire quelques bancs …
Force est de constater que les aménagements urbains actuels prennent peu en compte la nécessaire diminution de la circulation automobile. Ils s’y intercalent de façon plus ou moins heureuse. Éliminer les places de stationnement, étendre les espaces 100% piétons ou accessibles uniquement par des vélos et des transports en commun de type navette électrique gratuite pourrait sembler la solution.
Pour autant, le risque de voir la ville se transformer en ville musée réservée aux touristes et à ceux qui ont les moyens d’y habiter (sans voiture), renvoyant les commerces à l’extérieur, doit être pris au sérieux si l’on veut que la ville reste accessible à tous.
Un chèque de près de 1,7 million d’euros : un dernier cadeau de la Ville au promoteur ?
La ville, après l’avis d’un « expert », a décidé de verser 1 million 664 mille euros au promoteur immobilier pour le « dédommager » de l’abandon du projet initial. En fait, c’est un peu plus que le montant déjà astronomique prévu par la majorité municipale dans une délibération de mars 2023 en cas de retrait du projet. Une délibération à la légalité douteuse et finalement remplacée par un « protocole d’accord » dont on attend de savoir s’il sera homologué par le juge administratif.
Mais pour quelle raison les habitants devraient-ils payer un tel montant alors que la Ville a déjà pris en charge une série de frais incombant normalement au promoteur (notamment l’abattage des arbres, les fouilles et le temps passé par l’administration municipale sur le sujet), sans compter l’impossibilité pour les habitants pendant près de 10 ans de jouir de cet espace ? Le président de Caen la mer, adjoint au maire de Caen, a prétendu que c’était « le prix à payer » pour le désengagement de la ville. Avec un tel montant accordé à des promoteurs privés conscients depuis longtemps des risques liés à ce projet, la majorité municipale dépasse les bornes et continue de se moquer des habitants. Il n’est peut-être pas trop tard pour obliger la Ville à revenir sur cette décision. En tout état de cause, nous appelons les habitants à protester : ne payons pas pour l’irresponsabilité de quelques élus.
Nous avons certes échappé au pire et si l’abandon du centre commercial place de la République est une belle victoire, cela ne signifie pas que la municipalité a basculé dans la mise en œuvre d’une politique cohérente répondant au réchauffement climatique et à la protection des intérêts des habitants.
Il appartient à tous désormais de pousser pour une municipalité qui fasse mieux et plus vite : les travaux sur la place sont programmés pour ne commencer qu’en 2028 sans que des explications précises en aient été données, sans doute pour éviter le sujet controversé de la nouvelle ligne de tramway supposée passer tout près de la place et impactant nécessairement le chantier du jardin.
Alors sans attendre 2028, les habitants peuvent et doivent se réapproprier dès maintenant ce lieu, qui vient de leur être rendu et dont ils ont été privés pendant près de 10 ans, pour en faire un espace de convivialité et d’invention collective !
Unis pour le climat, Biens communs
https://associationbienscommunscaen.com/
